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Commerce

Doit-on s’attendre au retour de l’empire commercial britannique ?


Le Royaume-Uni est prêt à reprendre sa place dans le commerce international dès le 31 janvier 2020.

À quelques jours de la sortie (définitive cette fois) du Royaume-Uni de l’UE, l’inquiétude se ressent de part et d’autre de la Manche sur l’avenir des relations commerciales des nouveaux divorcés. Si les deux parties ont toujours affiché une volonté marquée de maintenir des relations commerciales fortes, ou tout du moins cordiales après la séparation, l’absence d’accord ne rassure pas les entreprises. Pourtant, la livre sterling et les marchés affichent une grande sérénité, motivée par une transition échelonnée et un nombre record d’accords commerciaux signés en 2019.

Durant la campagne du référendum, les promoteurs du Brexit ont argué que le piège de l’UE s’était refermé sur le Royaume-Uni, laissant le pays, qui était historiquement une grande puissance commerciale et exportatrice (l’Empire britannique domine le commerce et les marchés financiers du monde entier entre 1850 et 1914), subir l’inaction de la Commission européenne. Rappelons qu’un pays membre de l’UE n’a pas le droit de négocier des accords bilatéraux avec d’autres pays : seule la Commission est habilitée à le faire au nom de tous les pays membres. Les entreprises et la population britanniques furent sensibles au discours affirmant que la politique commerciale de l’UE ne convenait pas au Royaume-Uni et que celui-ci avait besoin de reprendre sa liberté pour reconquérir ses partenaires commerciaux.

Un désaccord sur la forme : May et Johnson font les mêmes choix stratégiques

Dès 2017, le Royaume-Uni a entamé des négociations sur des accords commerciaux avec ses partenaires du Commonwealth et bien d’autres. L’année 2019 et le report du Brexit ont permis à Londres d’officialiser son départ de l’UE et de signer des accords commerciaux avec des partenaires issus des cinq continents. Au cours de l’année révolue, 20 accords de libre-échange ont été signés et de nombreux autres accords sont en cours de négociation, donnant au pays une base solide pour étendre ses activités commerciales dès l’officialisation du Brexit.

Des accords de reconnaissance mutuelle ont été signés avec l’Australie, la Nouvelle-Zélande et les États-Unis. Les Britanniques souhaiteraient finaliser ce dernier avant les élections américaines de novembre – et cela, malgré un désaccord sur la taxation des produits high-tech. Les négociations avec le Japon sont également en cours.

Ainsi, contrairement à certaines études visant à prouver un protectionnisme croissant dans les pays anglo-saxons, il est difficile d’établir un parallèle entre le choix des États-Unis de s’isoler commercialement, qui est un choix purement politique, et le Brexit qui est plutôt un choix populaire, loin de faire l’unanimité, si ce n’est le besoin des deux parties de réaffirmer la souveraineté des nations.

Les termes du divorce UE/Royaume-Uni

Le contenu de l’accord, ou plutôt l’absence de contenu dans le document signé par Bruxelles et Boris Johnson le 24 janvier 2020, ne permet pas de prédire ce que seront les relations commerciales bilatérales UE/Royaume-Uni à venir, d’autant que la question de l’Irlande du Nord complique considérablement les négociations. Néanmoins, la transition devrait se faire en douceur et en plusieurs étapes.

L’accord ne prévoit aucun changement dans les relations commerciales après le 31 janvier 2020 jusqu’en décembre 2020, voire décembre 2022 si aucun accord n’est trouvé. Choix stratégique ou difficulté à trouver un terrain d’entente ? Quelles que soient les raisons de ce flou, il n’en demeure pas moins que la configuration des échanges commerciaux va connaître un bouleversement non négligeable, le Royaume-Uni ayant désormais beaucoup d’autres marchés à sa portée.

En outre, la frontière irlandaise reste ouverte mais avec l’application des deux régimes douaniers à la fois : le régime douanier britannique s’appliquera aux marchandises destinées au marché irlandais, et le régime douanier et la réglementation européens aux marchandises destinées à l’UE.

Si les deux parties se disent favorables à un accord de libre-échange, les termes de l’accord ne seront fixés qu’au cours des sommets à venir. L’entrée du Royaume-Uni dans l’Union douanière européenne (statut actuel de la Suisse et de la Turquie par exemple) n’est pas exclue. Les échanges commerciaux de part et d’autre de la Manche sont tellement importants qu’une sortie sans accord serait désastreuse.

Dans son rapport préparatoire du 13 janvier 2020, l’UE pose les bases de négociation d’un accord de libre-échange avec le Royaume-Uni en clarifiant les différences entre un pays membre de l’UE et un pays bénéficiant d’un accord de libre-échange :

  • La suppression des barrières douanières sur les biens et services sera étudiée au cas par cas et ne sera possible que si un accord sur la pêche est signé préalablement ;

  • La libre circulation des personnes ne sera plus de mise (application des règles d’immigration et de sélection selon profil professionnel) ;

  • La mise en place des nouvelles contraintes réglementaires européennes ainsi que celles des États membres que doit respecter tout pays tiers exportateur vers l’UE.

Rappelons que le document signé octroie aux deux parties la mise en place des réglementations de leur choix. Le Royaume-Uni ne sera donc plus soumis à la réglementation européenne dès le 31 janvier 2020. Sajid Javid, chancelier de l’Échiquier, n’exclut pas à ce jour le changement des réglementations britanniques « pour poursuivre des intérêts économiques » – concrètement, pour s’adapter à des marchés plus lucratifs tels que le marché américain.

Du côté des entreprises, une étude publiée en janvier 2019 a montré que l’incertitude liée aux négociations inachevées et le risque que cela comporte, a miné la confiance des entreprises britanniques. Ainsi, 5 344 entreprises ont décidé de ne pas exporter leurs produits innovants vers l’UE en 2016 et 5437 d’entre elles ont cessé d’exporter vers l’UE

(https://voxeu.org/article/impact-brexit-uncertainty-uk-exports) en réponse à l’incertitude liée à la renégociation des accords UE/Royaume-Uni.

Les effets du Brexit sur la politique commerciale européenne

Le Brexit a permis à l’UE de prendre conscience de l’importance que vouent certains pays membres au commerce international. Il faut dire qu’à l’exception des pays voisins (Norvège, Suisse, Andorre, Turquie, Islande), l’UE n’a pas été très prolifique en accords de libre-échange (Mexique en 1997 et Corée en 2010). Le départ du Royaume-Uni a sorti Bruxelles de sa torpeur, en dynamisant et en accélérant la signature de certains accords qui étaient en suspens. Le tableau ci-dessous montre que les accords les plus importants ont été signés après le Brexit, bien que les négociations avaient commencé avant. Il montre également que la signature d’un accord prend environ dix ans.


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Cette dynamique portée par la Commissaire au commerce extérieur Cecilia Malmström (récemment remplacée par l’Irlandais Phil Hogan) est bien entérinée comme le montre la carte des accords à signer publiée par la Commission européenne – et cela, en dépit de la contestation et de l’opposition des citoyens à certains accords (comme celui avec le Mercosur).

Les échanges commerciaux de l’UE.
Conseil européen / Commission européenne

2020, année cruciale

Il est évidemment impossible à ce jour de cartographier les changements à terme qui résulteront du Brexit. Néanmoins, le Royaume-Uni a su jusqu’ici tirer parti avantageusement de ce divorce en restant « commercialement » un pays membre et en recouvrant sa liberté de commercer avec de nouveaux partenaires. Avant la fin 2020, plusieurs accords clés devront voir le jour, notamment celui en passe d’être signé avec les États-Unis et peut-être avec l’UE – un empressement qui va à nouveau reconfigurer les rapports commerciaux dans le monde ; il y va de la survie et du prestige de l’ancien empire.

The Conversation

Linda Monborren does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organization that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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