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Commerce

à la rencontre des premières femmes d’affaires, en Mésopotamie


« Kulumaya t’apporte 9 étoffes, Iddin-Suen t’apporte 3 étoffes […] Pourquoi m’écris-tu à chaque fois : “ Les étoffes que tu m’envoies ne sont pas bonnes ? ” Qui donc vit dans ta maison et déprécie mes étoffes lorsqu’elles arrivent ? Pourtant, je fais de mon mieux pour fabriquer et t’envoyer régulièrement des étoffes afin qu’à chaque voyage, en retour, je dispose d’au moins 10 sicles (82,5 g) d’argent pour gérer ta maison. »

Cette lettre, envoyée par Lamassî à son époux Pûshu-kên, a été découverte dans la maison de ce dernier lors des fouilles du site de Kültepe (non loin de Kayseri, Turquie), l’antique Kanesh, une ville prospère au XIXe siècle av. J.-C. C’est là en effet que des marchands originaires d’Assur, sur le Tigre (Irak), ont établi le centre administratif de leur réseau de comptoirs commerciaux en Anatolie centrale. Ils apportaient avec eux de l’étain originaire de l’Est, et des étoffes importées de Babylonie (sud de l’Irak) ou tissées par leurs épouses et filles demeurées à Assur. Au retour, des caravanes plus petites rapportaient à Assur or et argent. Ces échanges commerciaux à longue distance étaient favorisés par des traités internationaux entre les autorités d’Assur et les souverains des cités-États anatoliennes.

Carte montrant la route suivie par les caravanes marchandes assyriennes.
Editions Les Belles Lettres
Lettre de Lamassî.
Yale babylonian collection

Écrite en caractères cunéiformes sur de l’argile fraîche, cette lettre est en langue assyrienne, l’un des principaux dialectes de l’akkadien alors parlé dans le nord de la Mésopotamie.

Avant de la confier à un messager ou à une caravane de marchands, Lamassî a laissé sécher au soleil sa tablette d’argile, puis l’a enfermée dans une enveloppe d’argile, sur laquelle elle a déroulé son sceau-cylindre et écrit le nom de son mari, destinataire du courrier. Près 23 000 tablettes cunéiformes similaires ont été exhumées à Kültepe ; elles ont été incluses en 2015 dans le Registre Mémoire du Monde de l’Unesco.

« Quant aux étoffes à propos desquelles tu m’as écrit ceci : “ Elles sont trop petites et de mauvaise qualité ! ”, n’était-ce pas selon ta propre requête que j’ai réduit leur taille ? Et aujourd’hui, tu m’écris à nouveau pour me dire : “ Ajoute dans chacune de tes étoffes ½ livre de laine. ” Je l’ai donc ajoutée ! »

Fileuses, tisseuses et femmes d’affaires

Fragment d’enveloppe de lettre portant l’empreinte du sceau d’une femme,Tarisha.
Vanessa Tubiana-Brun, extrait du film documentaire _Ainsi parle Tarām-Kūbi_, CNRS, 2020

Lamassî, ses filles et ses servantes filaient la laine et tissaient des étoffes non seulement pour vêtir les membres de la famille et les domestiques, mais aussi pour les vendre à un millier de kilomètres de chez elles, aux différentes cours anatoliennes, dont les membres appréciaient leur savoir-faire.

Elles recevaient des recommandations de leurs frères et époux, au fait de la demande sur place. En retour, elles obtenaient le prix de la vente de leurs étoffes en argent. Chaque année, la maisonnée de Lamassî envoyait ainsi plus d’une vingtaine de coupons de 4×4,5 m et 2,5kg en laine, et faisait en retour un bénéfice net de 1,5 à 2 kg d’argent, soit le prix d’une petite maison à Assur.

« S’il te plaît, ne te mets pas en colère parce que je ne t’ai pas envoyé les étoffes que tu m’avais commandées. Notre petite fille a bien grandi et j’ai dû faire une paire d’étoffes épaisses pour la carriole. En plus, j’ai fabriqué des étoffes pour habiller les domestiques et les enfants, c’est pour cela que je n’ai pas réussi à t’envoyer les étoffes promises. Je t’enverrai dans un prochain convoi toutes les étoffes que j’arriverai à faire. »

Pûshu-kên, dans les lettres à sa femme, faisait les comptes de ce qu’il lui devait en échange de ses étoffes et lui envoyait les montants correspondants en argent.

« Le prix de tes précédentes étoffes t’a été réglé. Concernant les 20 étoffes que tu as remises à Puzur-Assur : 1 étoffe a été versée pour la taxe d’importation, 2 étoffes ont été achetées selon la règle de la préemption, il reste donc 17 de tes étoffes […] Là-dessus, j’ai ajouté 3 étoffes pour Puzur-Assur. Je lui ai fait un paquet de 20 étoffes et je les ai mises à sa disposition. Pour les 11 étoffes qui se trouvent sur mon compte, Kulumaya t’apporte 1 ½ livre d’argent – taxe d’importation en sus, taxe de consignation réglée – sous mon sceau. […] On m’apportera depuis Burushattum le prix de l’étoffe épaisse de Shubultum, ainsi que les 7 sicles (57,7 g) d’argent provenant d’Ilî-bâni que le fils de Kusari a réglés, je réunirai l’argent et ce qu’il reste du prix de tes étoffes, puis je te les enverrai par Iddin-Suen. »

Avec cet argent, Lamassî achetait à manger pour les membres de son foyer, de la laine pour sa production d’étoffes et investissait le reste de ses gains dans le commerce. Désireuse d’afficher sa réussite sociale, elle avait hâte d’agrandir sa maison.

« Depuis que tu es parti, Shalim-ahum a déjà construit une maison par deux fois ! Nous-mêmes, quand donc pourrons-nous enfin faire de même ? »

Reconstitution d’un métier vertical à pesons à partir des pesons découverts à Kültepe.
Cécile Michel, Mission archéologique de Kültepe, Fourni par l’auteur

En l’absence de son mari, comme nombre de ses voisines, Lamassî s’était retrouvée à la tête de la maisonnée et elle devait concilier les multiples tâches de cheffe de famille, femme au foyer, tisserande, et représentante des affaires de son mari à Assur vis-à-vis des collègues et des autorités.

Conflits familiaux

Lamassî et Pûshu-kên ont eu quatre garçons et deux filles, l’une d’elle s’est mariée, tandis que l’aînée, Ahaha, avait été consacrée au dieu Assur encore jeune, comme le suggère Lamassî dans l’une de ses lettres. Cette pratique, courante à Assur, était une manière, pour les marchands, de remercier le dieu pour la bonne marche de leurs affaires.

« Tu sais comme le genre humain est pervers, chacun est prêt à dénoncer son voisin ! Montre-toi un homme d’honneur, viens et romps tes obligations. Place notre petite fille sous la protection du dieu Assur ! »

Les femmes consacrées ne faisaient pas partie du personnel du temple, mais vivaient en célibataires, consacrant leur temps à honorer les divinités, à la prière… et aux affaires commerciales et financières, comme une bonne partie de la population de la ville. Ahaha a vécu dans un premier temps avec sa mère, l’aidant dans ses tâches quotidiennes. Par la suite, demeurant seule dans une maison lui appartenant, elle a écrit de nombreuses lettres à ses frères, découvertes dans leurs maisons à Kanesh.

Recto, verso et tranches d’une lettre de Lamassî conservée au Musée d’Art et d’Histoire de Genève.

À la mort de Pûshu-kên, vers 1870 av. J.-C., Ahaha dû organiser le règlement de sa succession depuis Assur, et informa ses frères de la difficile situation financière de la famille. Le père avait laissé beaucoup de dettes, en particulier envers l’Hôtel de Ville où siégeaient les éponymes. Il fallut six ou sept années pour venir à bout de cette situation.

« En ce qui concerne l’importante somme que nous devions à l’éponyme […] nous avons dû emprunter 8 livres d’or et [x] livres d’argent à intérêt chez un banquier […] et l’éponyme a été réglé de ses 5 livres d’argent […] Mais il reste 2 livres de taxe d’exportation qui n’ont pas été payées. Il y a en outre 8 livres d’argent pour l’autre éponyme et 2 livres d’argent ajoutées à la société en commandite de la maison de Shalim-ahum : tout cela est à ajouter à notre dette. Et pourtant, vous, de votre côté, vous n’avez cessé de retirer vos parts d’héritage et avec, vous avez réalisé plein d’argent ! […] ici les créanciers m’arrachent jusqu’à mes vêtements qui sont en lambeaux. Jusqu’à ce que vous payez ces dettes, personne ne devra toucher aux investissements et aux marchandises à crédit de notre père. »

Copie d’une lettre d’Ahaha à ses frères conservée au British Museum.

Ahaha gérait également ses propres affaires, ayant investi à plusieurs reprises de l’argent dans au moins deux partenariats commerciaux.

Il s’agissait de sociétés en commandite désignées par le « sac » dans lequel plusieurs investisseurs déposaient chacun en moyenne un kilo d’or, l’ensemble étant remis à un mandataire chargé de faire fructifier les capitaux par le biais du commerce sur le long terme. Chaque année, les actionnaires touchaient les dividendes, se partageant les deux tiers des profits, le dernier tiers revenant au mandataire.

« J’ai investi 1,75 kg d’argent dans la société en commandite administrée par Puzur-Assur (l’associé de notre père). En outre, concernant les 5 kg d’argent, j’ai des témoins ici contre lui qui peuvent certifier qu’il me les doit. »

Mais Buzâzu, l’un de ses frères qui avait également investi dans ce partenariat, avait fait main basse sur la part de sa sœur. Elle demanda à deux autres de ses frères de récupérer ses capitaux.

« Concernant l’argent que j’ai investi dans la société en commandite administrée par Puzur-Assur, j’ai appris que Buzâzu a réuni ses propres investissements avec les miens et ne cesse de prélever des montants substantiels d’argent. Entrez en action, prenez soin de régler mon différend avec Buzâzu, et récupérez mes dividendes comme les autres investisseurs l’ont fait. »

Lamassî et Ahaha, comme d’autres femmes d’Assur, contribuaient au commerce avec l’Anatolie par leur production textile, constituant ainsi un maillon important du commerce caravanier, et elles en tiraient des bénéfices. Au même titre que les hommes de leur famille, elles initiaient des contrats et savaient vraisemblablement lire, écrire et compter ; elles agissaient comme de vraies femmes d’affaires. Il leur arrivait même de prêter de l’argent contre intérêt à des hommes de leur famille. De par leurs activités, ces femmes avaient acquis une certaine indépendance économique et sociale.

Archive cunéiforme découverte dans la maison d’un marchand en 1994.
Archives de la mission archéologique de Kültepe., Fourni par l’auteur

Les tablettes cunéiformes de Kültepe représentent le plus ancien lot important d’archives privées dans l’histoire de l’humanité, ensemble dans lequel les femmes occupent une place à part. La documentation unique dont on dispose pour retrace la vie et les activités des Assyriennes s’explique en partie par la séparation géographique des époux entre Assur et l’Anatolie.


Pour en savoir plus, voir l’ouvrage de Cécile Michel, « Women of Assur and Kanesh. Texts from the archives of Assyrian merchants » dans « Writings from the Ancient World » (SBL Press, 2020), et aussi le film documentaire « Ainsi parle Taram-Kubi. Correspondances assyriennes ».



Cet article est republié à partir de The Conversation sous licence Creative Commons.

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